Un vendredi matin glacial du mois de décembre, parmi une foule entassée et bousculante devant le portail du Centre Hospitalier Universitaire La Référence de N’Djamena, on pouvait apercevoir Dénénodji accompagnant son mari, Dingamnodji. Comme on dit souvent chez nous lorsqu’il faut affronter une situation difficile : « Il faut bien attacher les reins. » Elle portait un pagne wax serré autour de ses hanches et poussait son mari, exténué et moribond, sur une chaise roulante. Ils se dirigeaient vers le service d’hémodialyse de l’hôpital, ce lieu où l’on prend en charge les insuffisants rénaux, ceux dont, pour le dire simplement, les reins étaient bons pour la poubelle.
Une vie paisible brisée
Denemadji et son mari menaient une vie paisible et heureuse à Bongor, une ville du sud du Tchad. Tous deux travaillaient pour des ONG locales, jouissant de salaires suffisants pour une existence confortable. Leur quotidien se déroulait sans encombre, jusqu’au jour où un drame inattendu bouleversa leur vie.Depuis quelque temps, Dingamnodji ressentait une fatigue inhabituelle, avait perdu l’appétit et voyait son ventre s’affaisser tandis que ses jambes gonflaient. Son épouse, trouvant ce changement physique plaisant, ne se doutait pas qu’ils étaient sur le point de plonger dans un cauchemar. Inquiet, Dingamnodji se rendit au centre de santé local pour un bilan. Après une série d’examens, le verdict tomba : son taux d’urée et de créatinine était anormalement élevé. « Vos reins ne fonctionnent pas normalement, mais ne vous inquiétez pas, quelques séances de dialyse et tout ira mieux », tenta de le rassurer le médecin.

Une prise en charge compliquée pour les insuffisants rénaux
Il n’existait aucun appareil de dialyse à Bongor, ni même dans aucune ville du pays sauf la capitale. Seuls deux hôpitaux de N’Djamena en possédaient, chacun avec une dizaine de machines, dont certaines hors service. Une aberration pour un pays de la taille du Tchad, où l’accès à la dialyse est un véritable privilège. Denemadji et son mari prirent donc un congé maladie pour se rendre à N’Djamena et suivre le traitement recommandé.

Mais une fois arrivés à l’Hôpital de Référence Nationale, un nouvel obstacle surgit : l’accès aux soins. Le personnel, débordé et peu accueillant, leur fit comprendre qu’il n’y avait pas de place. « Nous ne prenons que les urgences médicales et il y a déjà une liste d’attente », leur expliqua-t-on froidement. Il fallut supplier, user de relations bien placées et insister pour que Dingamnodji obtienne enfin une dérogation pour trois séances de dialyse. Malheureusement, après ces séances et un nouvel examen, ses reins ne reprirent pas leur fonction. La situation devint critique. Il fallait prolonger les séances, mais le couple avait dépassé la durée autorisée de leur congé maladie. Malgré les menaces de licenciement, ils ne pouvaient pas rentrer à Bongor, car sans dialyse, la mort était inévitable.
Un système de santé défaillant
Dingamnodji fut diagnostiqué insuffisant rénal chronique. Ses reins étaient irrémédiablement endommagés, bons pour la poubelle. Seule une greffe pouvait le sauver, mais cette opération coûteuse n’était ni pratiquée ni prise en charge au Tchad. Il fallait se rendre en Tunisie, en Égypte ou en Inde, avec des frais astronomiques, sans compter les risques éthiques liés au trafic d’organes dans certains de ces pays. Le couple se retrouva piégé dans un cycle infernal. Ils perdirent leurs emplois et, malgré l’aide de leurs proches, leurs économies s’évaporèrent sous le poids des frais de dialyse. À bout de ressources et sans solution, ils durent rentrer à Bongor, résignés à attendre l’inévitable. Trois semaines sans dialyse, et Dingamnodji rendit son dernier souffle, laissant Denemadji veuve. Cette tragédie, partagée par tant de Tchadiens, pose une question cruciale : pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas encore pris en charge ce problème de santé publique ? Le coût des appareils de dialyse est-il vraiment hors de portée du budget national ? Pourquoi les villes provinciales restent-elles privées d’équipements essentiels ?
Dans ce pays, mieux vaut prendre soin de ses reins, car une défaillance peut être une condamnation à mort.
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